L’artiste et son double : Ubiquités métaphoriques

Les photos de Dominique Paul, des arrêts sur image, regorgent d’une ambiguïté/ubiquité incarnée par les divers Avatars (ces démiurges de la mythologie hindoue dotés du don d’ubiquité pour accomplir leurs tâches terrestres1) qui fascinent le regardeur. La lumière, des projections de figures fixes des temps anciens, jongle et ondoie sur les corps mouvants et fuyants des modèles contemporains qui posent pour l’artiste. Ce double-dédoublement temporel et stylistique ouvre un dialogue entre l’animé et l’inanimé et suscite parfois de véritables illusions d’optique qui peuvent se métamorphoser à chacun des visionnements de l’œuvre. De plus, le travail photographique de Paul ne recèle aucune manipulation numérique, ce qui n’empêche pas l’artiste d’avoir recours à d’autres maniements. Dans le cas qui nous occupe, la manipulation est ici fidèle à son étymologie latine manu, la main. L’artiste manie ainsi, par le biais de processus croisés, l’espace, le temps, la lumière, et le corps. Ces manutentions actionnent les éléments statiques et induisent un détournement des fonctions photographiques, autant que celles des matériaux, des images et des usages chimiques.

Dominique Paul se joue également des genres, en créant des ambiguïtés androgynes, puisque les modèles en chair et en os, toujours nus au moment de la capture de l’image, peuvent accueillir sur leurs corps, des projections masculines ou féminines indépendamment de leur sexe ou de leur âge. De ces incertitudes esthétiques, historiques, technologiques et, à la limite, érotiques, naît un rapport dialogique entre les figures imperturbables et froides du passé et les corps mobiles et chauds du temps présent. Relation qui suscite conséquemment un aller-retour entre l’observateur intrigué et le sujet de sa fascination.
D’où l’efficience de la métaphore des Avatars. Bien sûr, ce terme sanskrit a été repris dans le vocabulaire du numérique pour indiquer la représentation humaine dans le monde virtuel2, mais ici il symbolise assurément le désir archaïque du commun des mortels à se dédoubler pour aller sonder l’âme humaine simultanément et partout à la fois.

Cette relation entre l’œuvre et le regardeur a beaucoup évolué depuis les cinq dernières années dans les fines mutations que Dominique Paul a mises au point dans sa manière de travailler. D’abord les modèles, dont les superpositions des tableaux anciens cachaient la majeure partie des corps, conjuguées à l’effet des lacérations, nous jetaient des regards obliques. Puis vinrent les figurines de la période des Merman, recréant l’animation dans les jeux d’échelles, encore avec des regards obliques, mais produisant étonnamment un malaise croissant chez le spectateur, malgré leur état inerte. Enfin, avec les moisissures (d’où le terme dégénérations) que l’artiste inflige actuellement aux diapositives et qui créent des effets saisissants de couleurs, de flou et de malformations morphologiques, le visage du modèle humain, un peu moins camouflé par la peinture d’une autre époque et les lacérations, projette de façon évidente un regard frontal qui défie directement l’observateur. La menace ressentie par le spectateur est devenue immédiate et non équivoque.
Les Avatars de Dominique Paul présentés la plupart du temps, sur un arrière-plan noir ou sombre, nous toisent du fond de leur vieille âme et de leur compréhension de la vie contemporaine et nous transpercent de part en part nous laissant seuls face à eux, tels devant un miroir. Cet état de fait consent bien peu de place à une fuite en avant de la part du spectateur. Nous sommes laissés à nous-mêmes confrontés à nos propres démons, à nos monstres intérieurs. Mais, paradoxalement comme pris par le vertige de l’abîme, nous sommes attirés autant par les beautés séductrices de ces avatars que par leur aspect repoussant. Et, c’est assurément ce qui crée leur pouvoir d’attraction.

Nous nous retrouvons en conséquence au centre d’une collection de curiosités comme celles qui constituaient les cabinets éponymes de la Renaissance et qui annonçaient la naissance d’un humanisme universel empreint de la mémoire d’un patrimoine immémorial et des découvertes du Nouveau Monde. Dominique Paul serait le Prince de ce cabinet, qui nous situe face à son interrogation fluide sur le féminin/masculin. Elle nous reporte, dans ses œuvres en clair-obscur, au symbole chinois du Yin (la lune) et du Yang (le soleil) et nous entraîne ainsi bien au-delà de la définition des genres (gender). Finalement, les ubiquités métaphoriques de Paul nous interpellent sur la notion du temps, à travers sa continuité linéaire, mais aussi par sa simultanéité puisque chaque être contient les germes du passé qui sont sédimentés en nous, forgeant les individus que nous sommes dans le temps présent. Ainsi, le regardeur doit-il gratter un peu la surface des Avatars, afin de transcender l’effet de séduction/répulsion, qui lui permettra de découvrir cette âme séculaire qui fonde l’être et à travers lequel la lumière réussit parfois à jaillir.

Sylvie Lacerte,
Le 8 mars 2004 (Tout droit réservé)

Sylvie Lacerte œuvre dans le milieu des arts depuis près de vingt-cinq ans. Détentrice d’un Ph.D. en Études et pratiques des arts de l’Université du Québec à Montréal, elle soutenait dernièrement sa thèse sur la médiation de l’art contemporain, qui lui fit réaliser des stages d’observation, notamment, au Magasin de Grenoble et au New Museum of Contemporary Art de New York. Après une première formation en arts plastiques, elle est tour à tour scénographe et artiste scénique dans plusieurs villes du Canada.. Une Maîtrise en Museum Studies à la New York University, dans les années quatre-vingt, l’amène à travailler comme stagiaire à P.S.1, A Center for Contemporary Art ainsi qu’au Dance Theater Workshop.
Elle a occupé plusieurs postes de responsabilité dans le milieu culturel de Montréal, et fut dernièrement directrice générale du Festival international de nouvelle danse (FIND), jusqu’à sa fermeture à la fin de l’année 2003.
Sylvie Lacerte a collaboré à titre d’auteur à diverses publications et a livré nombre de communications et conférences, dont une au Centre George-Pompidou en octobre 2003 sur le groupe Experiments in Art and Technology, dans le cadre du colloque Créations numériques : nouvelles écritures scéniques.

1 Mika Tumoala, « Drama and the Digital Domain », in : Digital Creativity, vol. 10, n° 3, 1999, repris par Sylvie Parent et Angus Leech in « Re-prises, un remix de textes sur la performance numérique », Horizon°, n° 13, www.horizonzero.ca.
2 Idem.

© 2004 - LA HALLE DE PONT-EN-ROYANS