Filigranes

Pour atteindre ses fins, le projet autobiographique s’élabore autour d’un reliquaire
Gaëtan Josselin

Des berceaux navires, des bustes de fillettes enrubannés, des dessins comme des fenêtres ouvertes sur un tout autre monde, des boîtes parfois inquiétantes ; l’univers de Clarisse Garcia est fait d’une multiplicité d’objets insolites qui se dédoublent, s’assemblent et s’équilibrent dans une histoire de petites filles au pays de l’étrange.
L’histoire d’ailleurs ne commence pas. Elle se pose au moment où tout peut arriver. A la tension extrême qui est celle de l’équilibre parfait. Si l’enfance est l’inducteur, cette histoire-là s’écrit au féminin. L’inquiétude naît de la corrélation entre onirisme et cauchemardesque, comme un trouble du positionnement. Car, « Traverser l’enfance est une épreuve sévère pour la raison »
(p 95 Silvina Ocampo Faits divers de la terre et du ciel, Gallimard, Collection l’Étrangère, Paris, 1974).

Les dessins ont leur propre autonomie. Le dessin inscrit l’enfance près de la mer comme une obsession, un rêve commun, impliquant le besoin d’un danger imminent. L’eau est alors la menace omniprésente et indispensable. Les navires berceaux sont protégés (surveillés ?) par les insectes et poursuivent une route imaginaire au sein de bulles de verre.
Les images sans cesse retravaillées, auscultées, soignées sont comme une hésitation, une échappatoire à un monde trop figé.

Les Autels, eux, nous mènent à une religiosité sans foi mais ritualisée.
Le double omniprésent, la gémellité sans cesse réaffirmée, ne sont pas le fait d’un miroir : la spécularité ici n’est pas réfléchissante mais bien plutôt double présence indépendante. Cette spécularité-là montre l’invisible et fait se confondre ce que l’on voit et ce que l’on ne veut pas voir. La gémellité amène alors une forme de stabilité ambiguë, de celle qui ne réconforte pas.
Car la symétrie n’est intéressante que lorsqu’elle est imparfaite puisqu’elle implique le libre-arbitre de chaque partie. Les décors hispanisants des boîtes rappellent ces processions festives tandis que les voiles protecteurs délimitent un espace intérieur, et éloignent l’extérieur en marquant l’altérité.
Le silence des visages laisserait ainsi au regardeur une possibilité de mise en abyme de son propre malheur.
Surtout il y a cet entre deux, créé par la symétrie, où existent les dessins, déjà vus ailleurs.
L’icône, habituellement objet central de la piété, n’est ici que prétexte à la dualité.

Car la profusion des objets, des images, des formes ne doit pas faire oublier que seuls les éléments récurrents sont habilités à construire l’histoire. Ce sont des paradigmes de l’enfance, de la femme, des rituels et du danger qui se déclinent en dessin et en volume, et se mélangent dans les autels à d’autres éléments.

Les corps sont féminins, sans ambiguïté, et pourtant dans les mâts, seul le tronc leur est laissé ; mais ce nouveau corps tronqué trouve toute sa puissance dans son apprêt. Et cet apprêt détourne la gravité de l’œuvre par la légèreté des dentelles et en ce qu’ont de rassurants les rituels.
Ces corps, décapités ou non (est-ce la peur du déséquilibre qui leur fait perdre la tête ?), sont des Adèles (c’est le pouvoir de la créatrice de les nommer ainsi) ; et l’on ne peut s’empêcher de penser à Adèle Hugo, Adèle Blanc-sec, Eva et Adèle ou encore à l’Adèle de Enfance qui emmène Natacha à l’église de Montrouge. L’auteur écrit alors :
« - Mais toi-même quand tu priais … - C’était plutôt de la superstition … »
(p 218 Nathalie Sarraute Enfance, Gallimard, Paris, 1983).

Les Adèles chantonnent :
fil de plomb, ombre en pied, pied de nez, née
sans bras, bras le corps, corps de cire, cire
d’abeille, aile de papillon, honte sur soi, soie
de vêtement, mensonge, songe, je…

Les bustes angéliques (mais non asexués puisqu’ils portent culottes) devraient alors nous sauver.
« J’avais deux ailes d’ange, lorsque j’étais enfant » dit Winifred (p 196 Silvina Ocampo Faits divers de la terre et du ciel, Gallimard, Collection l’Étrangère, Paris, 1974), une des héroïne à la méchanceté enfantine, c’est-à-dire entière et naturelle. L’amitié distanciée des Adèles est peut-être leur force. A moins que la libération ne vienne de ces vaisseaux berceaux, toujours au nombre de deux, et qui, sous cloche, semblent hésiter entre un départ imminent et une triste résignation.

Tout de même ce qui intrigue est ce petit insecte en suspens. . .

© 2004 - LA HALLE DE PONT-EN-ROYANS